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La famille
La nature du milieu himalayen a imposé des règles de vie aux populations qui s'y sont installé à tel point qu'au cours de la traversée du Zanskar, chacun est confronté à ces questions élémentaires :
Pourquoi, Comment, Quelles raisons ont pu pousser des êtres humains à venir vivre dans un endroit aussi aride, aussi déshérité ?

Question sans réponse, suivie par cette autre question :

Que pourrait-on faire pour améliorer la vie quotidienne de ces gens ?
Les réponses réalistes ne sont pas nombreuses, ou restent encore à trouver. Le moindre projet prend ici des proportions titanesques :
La base de la vie : l'eau, ne coule plus en hiver quand il fait -20°C le jour et -35°C la nuit.
Le chauffage est impossible puisque les arbres ne poussent pas, et que ceux qui sont cultivés sont utilisés pour les toitures.
L'électricité existe seulement à Padum à partir d'un groupe électrogène, mais amener des groupes électrogènes, des cuves et des réserves de mazout dans les villages à dos de cheval paraît insurmontable.

Et pourtant, ces gens vivent depuis des siècles sans aide extérieure. Leur vie est une survie, mais ils ne sont pas plus malheureux que la majorité des habitants de la planète, et ils sembleraient même plus heureux.

Comment se sont-ils organisés ?
La composante essentielle est le relief montagneux qui ne permet pas la création de gros villages, mais de petits hameaux et de rares maisons isolées. Chaque emplacement à peu près plat est utilisé pour cultiver un champ d'orge ou de pois, à condition de pouvoir amener de l'eau pour l'irrigation.
Un réseau de canaux semblable en tout point aux "bisses" de Suisse a été construit. Pour contourner des pans de montagne, il a fallu construire des portions de canaux étayées sur le vide au bas des gorges de Tar, ou creuser des tunnels dans le rocher à Dah, ou traverser d'un flanc de ravin à un autre dans des troncs d'arbre creux en amont de Chilling.

L'habitation est construite près de ce champ sur un emplacement impropre à la culture. L'ensemble "maison + terre" forme un bloc indissociable qui assure la survie d'une famille. A tel point que le vocabulaire ladakhi n'a pas de mot pour désigner la bâtisse distinctement des terres, et que les Ladakhis utilisent un mot urdu pour la nommer.

La pratique de la polyandrie permet d'assurer l'intégrité du domaine : le fils aîné, en se marriant, épouse une femme qui devient automatiquement la femme de tous ses frères. Et, de la même façon, dans une famille qui n'a que des filles, l'aînée épouse un homme qui devient le mari de toutes ses soeurs. Le mari vient habiter dans la maison de sa femme, mais dans ce cas, c'est sa femme qui est chef de famille.
On a donc un seul mariage par génération et l'héritage est effectif au moment de la naissance du premier enfant. L'héritage comprend : les champs, les animaux : yaks, chèvres et chevaux, la maison et le pérak. Cette coiffe typique du Zanskar est portée par la femme du chef de famille ou par la femme chef de famille. Il y a un pérak par famille et il fait partie du patrimoine.

Dans chaque famille, un enfant, garçon ou fille ou un de chaque, devient moine ou none. Il apprendra alors à lire, à écrire et à compter. Ici, comme dans tout le Ladakh, les moines ne sont pas cloîtrés, mais participent à la vie quotidienne des familles.
Les moines sont consultés à chaque moment important de la vie de la maisonnée. Le moine astrologue calcule quel jour est le plus favorable pour commencer les labours, semer, récolter ou entreprendre un déplacement. D'autres moines sont appelés pour bénir les semences, bénir les yaks, bénir les récoltes, célébrer les naissances, les mariages et les crémations.
La religion est omniprésente. Sur le toit ou à l'étage le plus haut, chaque maison a une pièce avec un petit autel, sept coupes d'eau, des images de divinités, une photo du Dalaï Lama et des coupes d'offrandes. Chaque jour, matin et soir, le chef de famille vient devant cet autel réciter les prières pour la santé et le bonheur de toute la maisonnée.