retour LA FÊTE DE BONO-NAH retour

Récit de la fête de 1998

BonoNah, la fête des moissons est l'occasion de ressouder la communauté dokpa autour de son passé.
Le principe de la fête tournante sur trois ans, (1998 à Dah, 1999 à Garkhum, en 2000 à Ganoks (où aujourd'hui personne ne sait plus comment vivent les Dokpas dans ce hameau occupé par l'armée pakistanaise et interdit de visite), en 2001, puis en 2004, à nouveau à Dah,...etc.) a l'avantage de mêler des populations voisines et de même culture qui sans ça ont peu d'occasions de se rencontrer.
En réalité, peu de gens quittent leur enclave. Les habitants de Sunnit, Beema, Lastaings et Baldès vont à Dah quand la fête a lieu à Dah, ceux de Gurgutha, Batalik, Darchik et Sanosh vont à Garkhum quand la fête a lieu à Garkhum.
Il faut penser qu'après la fête, donc dans la nuit, Il faut repartir à pied sans éclairage pour rejoindre le village à 1, 2, voire 3 heures de marche. On comprend aisément que ceux qui sont trop loin envoient seulement une petite délégation pour les représenter, d'autant plus que la fête a lieu au début du mois d'octobre, au moment de la récolte des oignons et du nettoyage des champs de tomates, ce qui ne laisse pas le temps de récupérer dans la journée.

Le personnage principal de la fête est le "Lha-bdag", que les gens appellent simplement le "Lha", c'est à dire la divinité, l'homme-dieu. Ce n'est pas un moine ni un religieux bouddhiste, mais un simple habitant de Garkhum qui a hérité de son père le pouvoir d'assurer le bon déroulement de la fête. Lui-même transmettra cette charge à son fils.
le Lha dans sa grottePendant les trois jours et deux nuits qui précèdent la fête, il reste seul dans une grotte au dessus du village. Son rôle est d'éloigner tous les mauvais esprits et les divinités maléfiques pour que les dieux bienfaisants reviennent prendre possession du village. Dans ce but, il maintient allumé en permanence un feu de branches de genévriers, dont la fumée odorante purifie l'air du village et favorise son dessein.
le Lha descent vers le lieu de la fête dans la fumée des genévriersLe premier soir de la fête, soit le 7 octobre (pour cette année), tout le village se retrouve dans la rue à 17h30, en tenue de fête, et va chercher le Lha au son des trompettes et des tambours. Des coupes de genévrier brûlent un peu partout, sur les rebords des toits, des fenêtres et sur les grosses pierres entre lesquelles se faufilent les ruelles. Ensuite, une longue procession emprunte toutes les ruelles pour se terminer sur la place que les enfants de l'école ont balayé et lavé tout le jour. Un nombre impressionnant de femmes (j'en ai compté 48) dans leurs magnifiques costumes colorés et leur coiffe fleurie commencent à chanter. Du côté des hommes, seulement 8 d'entre aux portent la robe et la coiffe dokpa. Les 3 musiciens (une trompette, une grosse caisse et 2 tambourins) vont les accompagner pendant plus d'une heure qui ressemble plutôt à une répétition. Après 21h, le groupe de dissipe rapidement, et ceux qui viennent de loin reprennent le sentier du retour à la lueur des étoiles.
Le lendemain, jeudi 8 octobre, la fête débute immédiatement sur la place vers 17h30. Le Lha est là ! Les femmes sont toujours aussi nombreuses. Les danseurs sont arrivés un peu en retard, mais sont pleins d'énergie grâce au "tchang" qu'ils devaient boire tous ensemble chez l'un d'eux.
les trois musiciens

Les musiciens, infatigables, sont toujours à l'heure et jouent de 17h30 à 21h30 sans interruption. Les instruments sont les mêmes que dans le reste du Ladakh, et les sonorités sont identiques. Mais les mélodies et les rythmes des musiques dokpas sont plus variés.
Le troisième et le quatrième jour se déroulent selon le même rituel. Pendant plus de deux heures c'est la plus grande anarchie. Les hommes chantent et dansent entre eux, et les femmes font de même de leur côté. Les deux groupes sont côte à côte car la place du village est minuscule. Les musiciens jouent, mais on ne sait pas pour qui, puisque les deux groupes ne chantent pas la même chose. Peu à peu, cette immense cacophonie s'organise, et les deux groupes finissent par avoir les mêmes chants et les mêmes danses. La chorégraphie de la fin de soirée est bien rodée, et c'est un plaisir pour les yeux de voir se déplacer tous ces costumes très colorés.
Le dernier jour, tout commence comme les précédents, mais un détail surprend : le Lha a revêtu le grand manteau de laine écrue à capuche qu'il avait le premier jour et dans lequel il avait passé les trois jours de retraite dans la grotte. Après la cacophonie habituelle du début, tous les danseurs (et danseuses) se rejoignent en une très longue file qui tourne et s'enroule sur la petite place.
Puis, à un moment donné, tous quittent leur coiffe fleurie et la remplace par un foulard ou une casquette. Le plus ancien, portant le feu de genévrier qui a brûlé pendant les cinq jours de fête, précède le cortège, suivi du "Lha", des trois musiciens, des hommes, puis des femmes. Tous quittent la place et partent dans la nuit. Des lumières (de lampe torche) se déplacent très vite dans tous les sens, et tous se bousculent en criant, comme poursuivis par un diable invisible, pour revenir à la lumière de l'unique ampoule de la place. Ensuite, une dernière danse d'une demi-heure conclut la fête.
Les musiques étaient particulièrement belles aujourd'hui, de beaux morceaux de trompette bouchée donnaient une ambiance étrange à cette nuit.
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